jeudi 6 août 2015

Avec la mousson, le Népal vit une crise sanitaire


INFOGRAPHIE - Les malades peinent à rejoindre les centres de santé et les routes, transformées en torrents, compliquent le travail des ONG.
De notre envoyée spéciale au Népal
Svijana ne quitte pas son bébé des yeux. Elle est inquiète. Depuis hier, il a une forte fièvre. Il a pleuré toute la nuit. Alors ce matin, sous des trombes d'eau, le nourrisson posé dans un cabas de bambous, elle a affronté les coulées de boue qui dévalent de la montagne pour rejoindre la clinique mobile que Médecins du monde a ouverte à Pukmapka dans le district du Sindhupalchok, au nord-est de Katmandou.
Située sur les contreforts de l'Himalaya, la région qui subit depuis plusieurs semaines de plein fouet la violence de la mousson est l'une des plus touchées par le séisme. Elle est aussi l'une des plus isolées du pays. «Ma maison a été détruite. Il n'en reste rien. Je vis sous une petite tente avec mes deux enfants et mon mari. On a peur d'être emportés par les orages. Ils sont très violents.»
Elle n'a pas 20 ans. Comme Bishaw, une autre maman qui, angoissée, parle de son bébé de 8 mois victime de diarrhée depuis plusieurs jours. Elle a marché plus de deux heures dans la forêt sur des sentiers glissants, son fils accroché sur le dos. Elle est exténuée mais se moque pas mal de devoir attendre dans une salle d'attente surpeuplée.

«La situation sanitaire s'aggrave»

Médecin du centre, Nory ne cache pas son inquiétude. Depuis le début de la saison des pluies, avec son collègue, elle reçoit plus de 150 patients par jour. «La situation sanitaire s'aggrave. Au début, nous avons soigné les blessures dues au tremblement de terre. Aujourd'hui, les habitants ont quitté les villages détruits à 90 % dans cette région, ils se sont réfugiés dans des campements de fortune et vivent dans des conditions d'hygiène plus précaires qu'avant. Des torrents de boue inondent les villages. L'eau n'est pas potable. Il n'y a plus de WC. Pas d'électricité. Nous soignons des fièvres typhoïdes, des maladies digestives et respiratoires. Nous craignons des épidémies comme le choléra», raconte la soignante.
Pour prévenir les risques, l'ONG (Médecins du monde) tente de mettre en place un système de carnet de santé. «Dans tous nos postes de santé, nous remettons à chaque malade une fiche cartonnée avec son nom, celui de son village, la maladie diagnostiquée et la prescription, explique Léa Gibert de la cellule urgence. Vu les conditions météo, nous leur donnons aussi une poche plastique pour protéger le document et leur demandons de l'avoir avec eux chaque fois qu'ils reviennent. C'est important pour leur suivi médical mais c'est primordial pour nous. Grâce à ce système, nous pouvons repérer si dans un village plusieurs habitants ont les mêmes symptômes, les mêmes maladies. Si c'est le cas, nous pouvons intervenir au plus vite.»
C'est exactement ce qui s'est passé quelques jours auparavant dans le village de Gumbathang dont le premier poste de santé est à 5 heures de marche. Comme les routes sont impraticables, l'équipe d'une clinique mobile est venue en hélicoptère. En quatre jours, elle a ausculté et soigné 237 personnes. Elle a surtout repéré 66 patients atteints de diarrhée sanglante. «Avec un médecin de l'OMS et les autorités locales, nous avons mené une enquête épidémiologique», raconte Mani, infirmier. Sur une carte du village, toutes les sources ont été recensées, des analyses ont été faites. Le résultat a montré que partout l'eau était impropre à la consommation. Des traitements ont alors été mis en place, l'épidémie a été endiguée. «Aucun décès n'a été signalé», confie le soignant soulagé.

La désolation est totale

Pour améliorer cette veille sanitaire précaire, Médecins du monde mise sur un partenariat avec l'ONG Télécoms sans frontières pour mettre en place un système qui permettrait de transmettre les données sur les foyers infectieux par SMS et d'avoir des statistiques en temps réel venues de tous les postes de santé du district.
Trois mois après les deux séismes qui ont causé plus de 8800 morts dont 3500 dans cette seule région, les plaies ont du mal à se refermer. À Chautara, un bourg balafré aux airs de fin du monde, les 60 ONG toujours présentes (200 étaient là les premières semaines) avouent leur pessimisme. Les maisons sont éventrées, les immenses amas de tôles, de ferrailles et de briques cassées renvoient la population à son impuissance. Les pluies diluviennes empêchent les hommes d'agir. La désolation est totale. Hélène est psychologue. Elle est frappée par les séquelles des populations. Elle forme des assistants sanitaires pour repérer les syndromes de stress post-traumatiques. «Les populations ont connu la peur, la mort de leurs proches mais aujourd'hui parquées dans des camps, elles sont dépressives. L'alcoolisme des hommes augmente, les violences intraconjugales aussi.» Un autre défi pour le Népal.